LICINIO DA COSTA
AVRIL

Licinio Da Costa 

AVRIL

MA galerie sonore est un espace virtuel dédié à l’art radiophonique lancé cette saison. Entre octobre et juillet, des personnalités, réalisateurs et réalisatrices, artistes et radios complices proposent une sélection coup-de-cœur de trois à cinq œuvres audio à l’écoute dans cette rubrique.

Licinio Da Costa

Licinio da Costa est aujourd’hui directeur de La Maison du Théâtre à Amiens. Il a été pendant 2 ans et demi directeur adjoint de MA scène nationale. Parallèlement à cette activité professionnelle, il se passionne pour la création radiophonique.

PRÉSENTATION DE LA SÉLECTION

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Commençons par le début, homme de spectacle vivant aujourd’hui, d’où vous vient cet intérêt, cette passion même, pour la création radiophonique ?

En arrivant dans le spectacle vivant, il y a plus de vingt ans, je me suis intéressé à la création radiophonique pour sa proximité avec le théâtre, notamment à travers la fiction. Ce sont des disciplines cousines. La radio est un autre espace du récit : la mise en onde, c’est une forme de mise en scène, une écriture à la fois spatiale, temporelle et esthétique. Et la place laissée à l’imaginaire y est encore plus grande.


Ça me donne envie de ne pas prendre les choses dans l’ordre dans lequel vous les avez organisées pour votre galerie sonore et, revenant à votre jeunesse, de commencer par la proposition la plus musicale, celle de Dominique Petitgand. Qu’est-ce qui vous intéresse chez cet artiste central de la création sonore ? Et dans ce Point de côté que vous proposez ici ?

Plus que cet album en particulier, c’est le travail de Dominique Petitgand dans son ensemble que je voulais mettre en avant. Il travaille pour le disque, mais surtout pour l’installation sonore. Son écriture repose sur une forme de récit absent, une écriture par gommage : il enregistre des voix, puis enlève tout ce qui permet de les situer : le contexte, l’identité, le sujet de ce qui est dit. Il reste alors quelque chose d’étrange, où la voix devient une présence plus que le vecteur d’un récit. On doute de ce qu’on entend, et c’est à l’auditeur de reconstruire à partir de son imaginaire. Ça rejoint la formule de Duchamp : « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux ». Chez Petitgand, l’œuvre existe à travers ce que l’auditeur y projette.


Avant d’aborder des choses plus fictionnelles, ou plus documentaires, tout en restant d’une certaine façon dans le giron du spectacle vivant, je vous propose de nous arrêter sur la proposition de Cécile Vernadat. Ce Cocagne consiste en la description d’une danse, d’une chorégraphie. Parlez-nous de ce très étrange objet sonore.

Un jour, je regardais la vidéo d’un spectacle de Christian Rizzo avec une audio-description. Je me suis demandé ce qu’il en resterait si j’enlevais l’image. J’ai coupé l’image… et j’ai trouvé ça fascinant. Là encore, c’est l’imaginaire qui se mettait au travail. Je me suis alors demandé si des artistes avaient exploré cette voie : raconter un spectacle uniquement par le son. J’ai trouvé plusieurs propositions, mais celle de Cécile, qui s’appuie sur un spectacle imaginaire, m’a particulièrement marqué. Elle projette un geste chorégraphique dans notre espace mental uniquement par le son et la parole. Elle nous fait ressentir les corps, mais aussi les mouvements, grâce au rythme de la voix, aux respirations, aux accélérations. C’est fascinant de voir comment le langage, presque antinomique à la notion de danse, peut malgré tout la faire exister.


Antinomiques, le verbe et le corps, pas si sûr si l’on remonte à la première proposition de votre galerie qui s’intitule « Je parle toutes les langues, mais en arabe » et où ce qui est développé, précisément, est le rapport des langues aux corps, à la politique, au social. Qu’est-ce qui vous a fait commencer par celui-ci ?

J’aime beaucoup le travail de Myriam Pruvot en général. D’ailleurs, elle sera très présente dans le projet de la Maison du théâtre d’Amiens. Ce qui me fascine chez elle, c’est son rapport à la voix, qu’elle aborde aussi bien par le documentaire, le chant ou des formes plus expérimentales, autour d’une voix empêchée, accidentée. Elle traite la voix comme support du langage, mais aussi comme outil politique. Et cette pièce est exactement à cet endroit, autour de la question des dominations culturelles. J’ai donc choisi cette pièce pour sa beauté intrinsèque, mais aussi pour sa résonance avec le contexte mondial que nous vivons, où des cultures non occidentales sont perçues comme des menaces pour un monde qui veut conserver sa domination sur les autres peuples. Myriam est partie d’un texte d’Abdelfattah Kilito sur le multilinguisme, à partir duquel elle développe une réflexion politique sur les questions coloniales et postcoloniales, notamment autour de la culture arabe et du mépris qu’elle subit. Il y a cette phrase très forte dans la pièce : « On méprise les chiens parce qu'on ne comprend pas leur langue. » Elle résonne avec le mécanisme de la colonisation : déshumaniser l’autre, lui refuser la figure humaine, pour pouvoir le dominer.


En introduction vous disiez votre intérêt pour la fiction sonore et la pièce de Pascale Brischoux est précisément une fiction, une sorte de dystopie que j’aurais bien du mal à décrire… Alors je vous laisse nous raconter comment vous percevez cela.

Dans cette galerie, je voulais montrer différentes écritures radiophoniques, et ici, on est dans la fiction. Je l’ai choisie pour sa singularité : elle utilise le réel pour fabriquer de la fiction. On est plongé dans un récit dont on ne sait s’il relève de la dystopie ou d’une scène d’actualité, une journée d’émeute sans contexte précis. Une voix décrit une foule, une ville portuaire dépendante d’un système de ventilation. Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est la construction. Pascale Brischoux utilise des archives sonores de manifestations, qu’elle détourne pour créer un effet de réel. On a l’impression d’entendre ce qui est raconté, alors que tout est recontextualisé. Ça fonctionne parce que c’est crédible. Et avec peu de moyens, elle crée un univers très puissant, presque cinématographique, uniquement par l’écriture et un univers sonore très riche, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’elle vient du cinéma.


Autre fiction, soigneusement gardée pour la fin, la dernière création de votre sélection est une œuvre d’Antoine Richard (qui serait le commissaire de MA Galerie Sonore le mois prochain) et c’est une production de RadioMA, la radio de MA scène nationale. J’imagine que vous avez accompagné cette production quand vous travailliez ici ?

Non, je suis arrivé une fois l’œuvre terminée. Ce que j’aime, c’est son ambiguïté entre documentaire et fiction. C’est un documentaire, mais le récit, notamment un rêve autour d’une montée des eaux à Montbéliard, et le poème écrit par l’autrice Samaële Steiner, brouillent les frontières. Comme chez Myriam Pruvot, on dépasse le simple statut du document pour aller vers une œuvre grâce à une écriture très riche : la musicalité des langues, la complexité du montage, la diversité des sources. Il y a une vraie dramaturgie sonore. J’ai aussi choisi cette pièce pour souligner l’influence que les moyens de production ont sur le geste créatif à l’heure où ces moyens se réduisent partout. Antoine n’aurait pas pu faire cette pièce sans les moyens financiers que MA scène nationale a mis sur la table. Et il en a sorti ce qui, pour moi, est un vrai petit chef-d'œuvre ! Et puis, c’était aussi une façon de passer le relais à Antoine, dont la Galerie Sonore arrive après la mienne.


Entretien réalisé par Adrien Chiquet avec Licinio Da Costa 
Avril 2026