AUDREY BONNET
MARS

Audrey Bonnet 

MARS

MA galerie sonore est un espace virtuel dédié à l’art radiophonique lancé cette saison. Entre octobre et juillet, des personnalités, réalisateurs et réalisatrices, artistes et radios complices proposent une sélection coup-de-cœur de trois à cinq œuvres audio à l’écoute dans cette rubrique.

Audrey Bonnet est comédienne et metteuse en scène. Elle interprète depuis quinze ans la pièce Clôture de l’amour de Pascal Rambert et joue pour un grand nombre de noms important du théâtre et du cinémas contemporains.

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Contrairement à ce que l’on pourrait penser, faire ce choix de podcasts pour MA Galerie Sonore n’est pas chose aisée. Vous avez fait vos choix progressivement, en envoyant votre sélection « à l’unité », podcast après podcast. Votre première proposition est une émission dont le principe est de confier la programmation musicale à une personnalité, en l’occurrence la chanteuse, musicienne, autrice, poète, Clara Ysé. Qu’y a-t-il de particulier dans votre goût pour cette artiste ?

Eh bien, simplement, j'adore l'écouter. Elle m’accompagne dans mon travail, dans mon cheminement, c’est comme une partenaire. En ce moment, un peu du fait des espaces dans lesquels je me retrouve à travailler, j'ai souvent besoin de l'entendre : qu'est-ce qu'elle exprime ? Qu'est-ce qu'elle dit ? Elle est souvent sollicitée sur les ondes radio et là je suis tombée sur sa balade, sur toutes ces sources musicales, et c'est un voyage. C'est vraiment un voyage, et j'adore ça.

D’ailleurs, j’aurais pu faire cette galerie qu’avec des podcasts de musique tellement ça me nourrit, ça m'accompagne, et que tout ça m’apaise, m’énergise… Là, en écoutant sa radio, je me suis rendu compte qu’on avait beaucoup d’accointances au point où la moitié de ses choix auraient pu être les miens. C’était fou ! Je l’ai aussi choisie cette émission (mais en fait c’est sans fin de choisir un podcast, ça tisse des liens, ça met en abîme) parce que ça permet de parler d’autres artistes, ceux qu’elle fait arriver. Nina Simone, Barbara, et des chanteurs et des chanteuses que je ne connaissais pas, elle me fait voyager.

Et puis Clara Ysé est en résonance avec le monde, je la trouve à la fois d’une grande pudeur et d’une grande brutalité avec l’état du monde. C'est une grande poétesse, c'est une très très grande poétesse et donc elle est tout le temps au cœur des choses parce qu'elle ne lâche pas la poésie ou la poésie ne la lâche pas. Même quand elle s'exprime, elle a ce soin là, elle est reliée à elle, aux autres, à ceux qui sont partis. Quand elle parle elle est dans le son, tout est relié. Elle est à ce qu'elle dit et à ce qu'elle nomme. Et ce qu'elle nomme, elle le fait tellement vibrer que… Oui, elle m'accompagne et me bouleverse.


D’autres « personnages » qui sont tout à fait à ce qu’ils disent dans votre sélection, ce sont Laure Adler et Shaï, dans la toute dernière de « L’heure bleue » en juin 2023. Pour cet ultime entretien, la journaliste a choisi d’interviewer un enfant, rencontré dans une librairie parisienne, un jour de pluie. Vous êtes une auditrice fidèle de cette émission ou bien de cet épisode en particulier ?

Oui, je suis une auditrice de Laure Adler. J’aime l'entendre. Elle aussi, elle fait partie des êtres qui m’accompagne dans mes réflexions, dans mon rapport au monde. Elle est comme une flèche : ses questions vont au cœur. Alors, c'est sûr, ça se passe la nuit et elle ouvre un temps de parole et un espace-temps très particulier pour que les êtres s'expriment. Et elle va chercher, elle creuse, elle est vraiment une sorte d’archéologue de la pensée et de la parole. Elle fait jaillir, elle est très abrupte, elle lance des flèches et en même temps elle est sensible. Elle aussi touche au cœur des choses et ne lâche rien. Je la trouve très animale dans son rapport aux êtres et aux langages, à la pensée en mouvement.

Et puis rien que le générique ! Commencer avec le Very Disco de Daft Punk ! Elle me met déjà sur une certaine fréquence… C’est hyper important je trouve, les jingles des émissions. Rien qu’avec ce morceau, elle met déjà en route le fait qu’il va falloir accueillir ce qui va être dit, ce qui va être pensé, ce qui va être nommé, l’effort qui va être fait pour dire. Et après, tout de suite, j’aime comme elle rentre, son rituel, etc.

J’ai beaucoup écouté L’heure bleue et là c’est la dernière émission. C’est à la fois une émission avec Shaï, cet enfant avec lequel elle échange, et une dédicace à Marguerite Duras qui interviewe les enfants sur des grandes questions existentielles, sur la vie et sur notre société. Shaï est là avec son cœur ouvert et sa fébrilité, son stress de devoir dire, et il nous parle de nous très fortement, très puissamment. Et Laure Adler ne le lâche pas, elle le sonde, elle va le chercher et il arrive et il est toujours là, il est au rendez-vous, il répond, implacable.

Il y a aussi tout l’hors-champ de la dernière émission, toute l’équipe qui est là et elle qui a peur d’être trop émue et qui donc fait citer chaque personne par Shaï. Lui qui a apporté ses dessins, et qui dit qu’il est seul, très seul.

C’est tellement beau. C’est bouleversant. Ce sont des réponses au monde qu’on ne peut pas imaginer avoir.


Votre troisième choix nous emmène vers Arte Radio et le formidable podcast intitulé Bookmakers qui consacre régulièrement trois heures avec des personnalités de la littérature. En l’occurrence, il s’agit là de Frédéric Martin, éditeur, fondateur de la maison Le Tripode, connue entre autres, pour avoir édité L’Art de la Joie de Goliarda Sapienza. 
Pourquoi lui ?

Alors, pour raconter la petite histoire, je reçois un jour un texte de Sabine Garrigues qui s'appelle rien n’est su (qui d’ailleurs, au début, s’appelle La Terre n'est rien d'autre qu'un morceau de ciel) et que je lis. C'est l'histoire d'une… enfin, c’est le témoignage d’une femme qui a perdu sa fille dans les attentats du Bataclan et qui écrit. Elle sort les mots.

J’ai ce texte, donc, et j’en fais des lectures, je le transmets, et il est très important. Elle, elle me dit que c'est un geste qu'elle a envie de partager, qu’elle écrit depuis longtemps mais qu’avec ce texte-là elle a envie d’aller plus loin et que pour ça elle l’envoie à des maisons d’édition. Un jour, je suis chez moi et en regardant autour de moi je me rends compte que tous les ouvrages sur lesquels je travaille viennent du Tripode. L’Art de la joieLettres non-écrites de David Geselson, etc. Frédéric Martin a des rubriques qui me donnent envie d’écrire juste pour elles, parce que rien que leurs noms ouvrent des espaces où on sent qu’il peut tout accueillir, tout accompagner et tout déplier sur le papier. Je dis donc à Sabine Garrigues, qui ne reçoit aucune réponse à ses envois, d’envoyer son texte au Tripode. Elle ne le fait pas tout de suite mais un matin, je reçois un message qu’elle venait de l’envoyer à Frédéric Martin. Et trois heures plus tard elle me fait un second message pour me dire qu’il la publie ! Il avait lu le texte tout de suite et il lui a répondu immédiatement qu’il allait le faire. Ça m’a bouleversée, la connexion entre ces deux personnes est d’une profonde joie. C’est une rencontre au sommet ces deux-là.
Et donc c’est elle qui me demande un jour si j’ai entendu l’émission Bookmakers dont Frédéric Martin est l’invité. Je l’ai écoutée et je me suis dit que c’était incroyable, qu’il parlait de nous, de tous les êtres en création, en chemin. Tout en parlant d’édition, de comment il découvre un livre, il nous parle profondément, de notre perception du monde. En ce moment en particulier, avec ces grandes maisons d’éditions dirigées par des gens… enfin, c’est compliqué de parler de ça mais c’est très fragile, la diffusion de la pensée, de notre rapport à la société. Ça peut tellement être embarqué dans des endroits sans qu’on s’en rende compte. J’ai une inquiétude vis à vis de tout ça et des êtres comme Frédéric Martin c’est très important.

Il m’aide beaucoup Frédéric Martin, je le réécoute souvent.


Inutile de vous demander en quoi le sujet du quatrième et dernier podcast de votre galerie est lui aussi important dans notre époque puisque Nous guérir, publié par Making Waves évoque en 5 épisodes les parcours post-violences sexuelles. Alors pourquoi avoir choisi celui-ci en particulier ? 

Je sais pas si tout le monde a le réflexe d'écouter des podcasts mais on n’a pas tous ce temps-là. Moi j'ai effectivement la chance de faire beaucoup de trajets, de pouvoir écouter des choses, d'être en création, d'aller chercher des liens et de rechercher des sujets, etc.

Et j’avais envie de parler de cet espace-temps à s'accorder et à se donner, où qu’on soit dans le monde et dans la société, même si on est débordé par sa vie, de s'ouvrir ce temps-là. Parce qu’au-delà du sujet de Nous guérir qui est fondamental, ce que je voulais montrer c’est que la parole, elle nous guérit, le podcast peut nous guérir, il peut nous accompagner, nous aider à nous sentir moins seuls avec ce qui nous touche. Et donc on peut aller chercher certains sujets sur les plateformes dans ce but-là, parce qu’on a un problème et qu’on cherche de l’aide. Pour écouter des êtres qui en parlent, qui réfléchissent, qui sont touchés, qui sont bouleversés, qui sont au cœur de choses insoutenables, qui sont peut-être même au bord d'arrêter de vivre… je crois fort en la puissance de ça, du podcast pour venir secourir, transformer son rapport à soi, l’alléger. Comme la littérature, comme éditer, comme chanter, ça peut guérir. Et finalement tout ce que j’ai choisi dans cette sélection c’est ça. C’est surement mon rapport au podcast mais puisque c’est ça le sujet...

Et Making Waves, cette plateforme, ces gens qui ont pensé jusqu’à l’objet, qui ont inventé un objet, qui ont créé, fabriqué quelque chose pour que tout le monde sans exception puisse s'en emparer pour aller avec un micro parler, échanger, faire dire et ensuite diffuser, partager, partout dans le monde. Là où c’est empêché, où les ondes radios sont censurées, dans les zones de conflit, ou dans l’intimité. 
Ça s’appelle Nous guérir et c'est le meilleur titre pour la vie des podcasts ! Ça guérit les âmes, ça accompagne, ça protège, ça partage. Il faut écouter ça !


Entretien réalisé par Adrien Chiquet avec Audrey Bonnet
Mars 2026